Affaire Ignace Sossou: CFI média, votre faute a livré un journaliste béninois à ses bourreaux

Après avoir relayé les propos du procureur à un atelier organisé par l’agence française de développement des médias, CFI, le journaliste béninois Ignace SOSSOU a écopé d’une peine de 18 mois d’emprisonnement ferme et de 200.000 francs CFA d’amende. Au procès tenu le 24 décembre 2019, c’est une « inexcusable erreur » de CFI média qui a servi de pièce à conviction à l’accusation contre le journaliste. Un mois après l’agence française tente de se racheter.

La mission de l’agence française pour le développement des médias CFI est d’accompagner les médias publics ou privés. Aussi, l’agence s’investit-elle déjà depuis quelques années aux côtés des médias et des acteurs de la société civile engagés pour une information pluraliste et démocratique, en faveur du développement durable.

C’est dans le cadre de cette mission que l’agence a mis en place le projet Vérifox, une initiative qui vise à outiller davantage les journalistes de trois pays le Bénin, le Burkina Faso, et la Côte d’Ivoire sur les techniques de lutte contre les infox. 

Après le Burkina et la Côte d’Ivoire, l’étape béninois de la mise en route du projet a eu lieu à l’occasion d’un atelier organisé à Cotonou du 18 au 19 décembre 2019. L’une des activités de l’atelier et de loin la plus importante était un panel de discussion autour de l’encadrement juridique de la problématique des fausses informations. Pour en débattre, les organisateurs, Cfi et un média local, ont associé aux discussions, le procureur de la république près le tribunal de première instance de Cotonou, M. Mario Metonou.

Le code du numérique, une arme braquée contre les citoyens ! 

Durant son intervention, le procureur a tenu des propos critiques sur le code du numérique et ses menaces qui pèsent sur les journalistes et les citoyens en général. Une reprise par une voix inattendue des nombreux reproches des observateurs au code voté en 2017 et volontairement sévère contre les citoyens activistes des réseaux sociaux. 

Présent au forum, Ignace Sossou, journaliste, a repris les propos du procureur sur les médias sociaux. 

Dès le lendemain, on apprendra son interpellation musclée similaire à celle d’un grand criminel requis de longue date ! Le journaliste a en effet été cueilli tôt le matin chez lui par des policiers ! 

Après plusieurs jours de garde à vue, le journaliste est jugé lors d’une audience expéditive le jour du réveillon. Chef d’accusation, un étonnant harcèlement par le biais d’une communication électronique…  il lui est reproché d’avoir sorti les propos du procureur de leur contexte et avoir provoqué chez lui une détresse émotionnelle. 

La lettre guillotine de CFI 

A travers la correspondance signée par le directeur Afrique de l’agence Pierre Jalladeau et présentée au procès, Ignace Sossou est peint en noir comme un journaliste peu scrupuleux, à la quête du buzz. Dans la correspondance, CFI soutient que les propos du procureur sont tronqués et sortis de leur contexte par le journaliste Ignace Sossou. Tout en dénonçant ce type de pratique qui manque à toute déontologie et donne un mauvais nom à la profession dans son ensemble, CFI renie le journaliste Ignace et son média Benin Web TV en déclarant qu’ils ne font pas partie des bénéficiaires du programme Verifox.

Le courrier qui ne devrait visiblement pas être divulguée a atterri sur les réseaux sociaux au lendemain du procès, brandi par les partisans de la condamnation du journaliste. Il ne faut donc pas chercher loin qui était à la manoeuvre derrière la diffusion de ce courrier-guillotine. Et heureusement qu’on l’a tous lue !

La correspondance de CFI ayant servi au procès

Mais sous l’effet des interrogations, ce courrier présente en son sein des failles qui incombent à l’agence. On retiendra désormais qu’une agence française de développement des médias se serait rendu complice d’un crime contre la liberté de presse au Bénin.

Ce scandale a provoqué l’indignation aussi bien à l’intérieur du pays qu’au-delà des frontières. Des médias n’ont pas hésité à situer la responsabilité de CFI média dans cette arrestation. C’est le cas de Internet sans frontière, de la Libération et bien d’autres. Sur les médias sociaux, on note une forte mobilisation pour la libération de Ignace Sossou.

Mélange de pédales et repenti 

L’indignation, grandit, aussi bien à l’intérieur du pays qu’au-delà des frontières,  des voix ayant pointé la la responsabilité de CFI média dans cette arrestation. C’est le cas de Internet sans frontière, et bien d’autres organisations. Sur les médias sociaux, on note une forte mobilisation pour la libération de Ignace Sossou.

Après pratiquement un mois passé en prison loin de sa famille et des fêtes de fin d’années pour Ignace Sossou, CFI média monte au créneau et dénonce une manipulation dans cette affaire. L’agence tente de laver son honneur en se désengageant de l’usage de sa correspondance présentée au procès.

Il a fallu attendre le 9 janvier 2020, pour que le réseau Initiative Impact Investigation publie les enregistrements des propos du procureur. Ci-dessous, la série des trois tweets de Ignace Sossou sur l’intervention du procureur.

Suite aux nombreuses indignations, CFI média monte au créneau en dénonçant un dysfonctionnement interne et demande la libération dans les plus brefs délais d’Ignace Sossou. Il a fallu attendre pratiquement un mois pour que sorte cette décision de CFI média.

Mais avant, le 2 janvier 2020, CFI média sortait une déclaration suite aux événements survenus à la suite du forum Verifox au Bénin. Malheureusement, la déclaration n’est plus disponible sur le site web de l’agence probablement pour des raisons de dysfonctionnement interne. Il convient de noter que dans cette publication désactivée sur le site de CFI, une transcription partielle des propos du procureur a été faite et comparée avec les tweets d’Ignace Sossou. L’on tentait de démontrer que le journaliste a publié des propos incomplets. Visiblement, CFI s’engageait dans un bourbier ! Car le fameux texte de mise au point a été très critiqué. Raison de son retrait ? Sans doute !

Capture d’écran de l’erreur système sur la déclaration de CFI

Sur Twitter, CFI média annonce le 19 janvier 2020 une procédure disciplinaire à l’encontre des deux membres de son personnel à l’origine de ce qu’elle qualifie d’« inexcusable erreur ». Le 24 janvier 2020, CFI a déclaré s’être séparé des deux collaborateurs mis en cause.

Pour Internet sans frontière, la clé qui a servi à fermer le verrou de la cellule de Ignace Sossou doit être la même qui la rouvre et appelle à la démission de la direction de CFI médias.

D’après Amnesty International Benin, au moins 17 journalistes, blogueurs et opposants ont été poursuivis en moins de deux ans en vertu d’une loi en vigueur dont certaines dispositions répressives mettent en péril la liberté d’expression et la liberté des médias au Bénin. Par ailleurs, Amnesty International Benin déclare sur son site web être préoccupé par le climat répressif sur les libertés d’expression au Bénin.